vendredi 17 février 2017

Décoloniser l'esprit de Ngugi wa Thiong'o, pour une politique linguistique et littéraire africaine

 Décoloniser l’esprit est un essai littéraire et politique de Ngugi wa Thiong’o, auteur kenyan exilé aux Etats-Unis. Cet essai est un « un adieu à l’anglais ». Après sa publication, il n’écrira plus qu’en kikuyu, l’une des nombreuses langues kenyanes. Dans ce texte, Ngugi wa Thiong’o réfléchit la littérature à partir de la langue d’écriture. L’anglais est devenu la langue de la littérature kenyane à cause de la colonisation et du néocolonialisme. Plusieurs questions sont alors posées : Qu’est-ce que la littérature africaine ? Quelle langue choisir pour écrire ? Le choix de la langue est-il politique ?

            L’essai est divisé en quatre grands chapitres mais qui ne forment que trois parties : la première est théorique et concerne la réflexion sur la littérature africaine et la question du choix de la langue. Le deuxième et troisième chapitres concernent l’expérience littéraire de Ngugi wa Thiong’o, l’un sur son écriture et sa pratique théâtrale, l’autre sur sa pratique romanesque. Enfin le quatrième chapitre forme une sorte de bilan conclusif qui mêle la réflexion et l’expérience.


La langue, un choix politique ?

Pour Ngugi wa Thiong’o, le choix de la langue s’inscrit dans une démarche politique. Les premiers mots de l’essai porte cette réflexion : « On ne peut pas s’interroger sur la littérature africaine ni sur la langue dans laquelle est écrite sans réfléchir aux enjeux politiques d’une telle question ». La question essentielle est de savoir si la littérature africaine doit s’écrire dans la langue considérée comme littéraire, celle de la colonisation ou dans les langues africaines.


Les colons ont pendant longtemps opposé les langues : d’une part la langue des colons, langue de l’élite et de la littérature et d’une autre la langue des colonisés, considérée comme secondaire, voire dangereuse, et surtout fixée comme une langue pauvre, à l’image ses locuteurs, qui ne véhiculent rien de transcendant, d’idéal, incapable de philosopher. C’est bien ce que Ngugi wa Thiong’o rejette violemment. Il existe une philosophie véhiculée par les langues africaines et même des techniques narratives propres : « L’histoire dans l’histoire était presque la norme dans les conversations entre paysans. En fin de compte les jeux de points de vue de Conrad étaient moins éloignés des pratiques narratives quotidiennes que le schéma linéaire classique ! »

L’utilisation de la langue maternelle est le sujet d’humiliations : « être surpris à parler kikuyu à proximité de l’école devint une épreuve affreusement humiliante ». A l’inverse, l’anglais se hausse aux sommets du savoir : « L’anglais devint la mesure de l’intelligence en lettres, en sciences et dans toutes les branches du savoir. L’anglais devint, pour chaque enfant, le principal critère de réussite au sein du système scolaire. » Cette humiliation s’inscrit jusque dans l’apprentissage de la philosophie et l’exercice de la raison. Les programmes scolaires donnent une place écrasante aux auteurs européens, qui délivrent un message tout aussi humiliant que les professeurs :

« Mais le pire était l’image que les langues imposées à l’enfant lui renvoyaient de son propre monde. Il n’apprenait pas seulement à associer la langue de son peuple à l’infériorité sociale, à l’humiliation, aux châtiments corporels, à des formes d’intelligence et d’aptitudes foulées aux pieds, voire purement et simplement à la bêtise, l’incohérence et la barbarie ; tout cela s’étayait de théories qu’il rencontrait dans les œuvres de grandes figures du racisme comme Rider Haggard ou Nicholas Monsarrat, sans parler des jugements à l’emporte-pièce qu’il trouvait chez certains monuments de la culture et du panthéon philosophique occidental comme Hume (« le nègre est par nature inférieur aux Blancs »), Thomas Jefferson (« les Noires sont inférieurs aux Blancs quant aux dons du corps et de l’esprit ») ou encore Hegel, pour qui l’Afrique est pareille à une terre restée en enfance et encore enveloppée, du point de vue du développement de la conscience historique, de ténèbres excluant que rien de profitable à l’humanité ait la moindre de chance d’y être jamais découvert. »

Comment construire après cela, une fierté de la langue maternelle, un orgueil identitaire, une volonté de promouvoir la richesse culturelle d’une société ainsi humiliée ?

Pour Ngugi wa Thiong’o tout ceci passe par la réappropriation de l’expérience culturelle commune par les langues africaines dans la littérature.

La littérature en langue africaine devient une arme dans la lutte contre l’ordre néocolonial et impérialiste : « Je crois qu’écrire en kikuyu, langue kenyane, langue africaine, est une façon de contribuer, à ma modeste échelle, au combat des peuples kenyans et africains contre l’impérialisme. » Son combat pour la liberté prend une forme littéraire.

Dans une démarche marxiste, Ngugi wa Thiong’o considère que la révolution sociale et culturelle viendra du peuple, des ouvriers et paysans. En écrivant en kikuyu, il partage une expérience commune avec le peuple qui parle cette langue qui est la langue de la paysannerie. Ainsi, « certains commencent à regarder en face la désagréable évidence formulée avec tant de violence polémique, il y a vingt ans, par Obi Wali : la littérature africaine ne pourra s’écrire qu’en langue africaine, c’est-à-dire dans la langue des paysans et des ouvriers africains qui, rassemblés, représentent la majorité vivante de nos pays et les acteurs incontournables de la rupture à venir avec l’ordre néocolonial. » Car ce sont eux qui font de la langue africaine, avec sa culture et sa philosophie, une langue vivante, qui constitue une identité en dehors de l’ordre néocolonial : « Ce sont les paysans et les ouvriers qui font bouger la langue et inventent sans cesse de nouveaux accents, de nouveaux proverbes, de nouvelles expressions. » La réappropriation identitaire passe donc par la langue populaire.

Pour Belinda Cannone, la langue peut représenter l’identité du locuteur, comme un territoire à la fois personnel et commun, loin d’un quelconque nationalisme. La langue peut devenir la terre maternelle, celle qui berce et rassure, qui enrichit et fait grandir. Belinda Cannone, dont la famille sicilienne a successivement immigré en Tunisie puis en France ne sent chez elle nulle part. Sa seule terre est sa langue : « Non, cette terre n’était pas à moi (si elle était à quelqu’un), mais la langue, oui, la langue était mienne. » Elle construit alors une identité linguistique : « C’est pourquoi, quand on me demande ce que je suis (française ? italienne ? – jamais suédoise curieusement), je dis que je suis Malangue. » Et elle ajoute dans La Chair du temps, où elle cite l’article, « La vérité de mon identité tient dans la matérialité de ma langue et de ma culture, le reste n’est que poésie artificielle. » Et c’est ce qui fait le drame africain. L’identité qui se trouve dans la culture et dans la langue se trouve bafouée, écrasée, humiliée par la langue imposée.




La langue comme médium de l’expérience

La langue est aussi le support de l’expérience. Elle permet de la réfléchir, de la partager et de l’enrichir. Selon Ngugi wa Thiong’o, avec une fracture entre la langue de l’école, de la société extérieure et la langue de la famille et des champs, l’enfant n’acquiert plus une intelligence de l’expérience sensible :


 « Dans la plupart des sociétés, langue écrite et langue parlée sont identiques. Ce qui est écrit sur le papier peut être lu à n’importe qui : c’est la langue que chacun a parlée en grandissant. Dans ce type de société, il existe une harmonie entre les deux sphères : l’interaction de l’enfant avec la nature et avec ceux qui l’entourent passe par des mots qui sont à la fois le produit et le reflet de cette interaction. La sensibilité de l’enfant s’exprime dans la langue qui est celle de son expérience quotidienne. »

Mais ce n’est pas le cas dans les pays d’Afrique, où l’enfant ne peut plus partagée son expérience intime, personnelle, familiale dans la sphère sociale et en tire un sentiment d’humiliation qui le mène à considérer la langue sociale comme la seule valable et à dévaloriser son expérience personnelle. Alors, « Apprendre, pour l’enfant des colonies, devint une activité cérébrale et cessa d’être une expérience sensible. »
Le rejet de la langue maternelle n’est pas seulement un frein à la réflexion de l’expérience personnelle mais également un obstacle à la perpétuation et au partage d’une expérience collective qui forme l’histoire d’une culture : « Chaque langue en tant que culture est la mémoire de l’expérience collective d’un peuple à travers l’histoire. »



Pour conclure, je citerai les dernières phrases de Décoloniser l’esprit :

 « L’appel à la redécouverte et à la revalorisation des langues africaines est un appel aux retrouvailles avec les millions de voix révolutionnaires d’Afrique et du reste du monde. C’est un appel à la redécouverte du véritable langage humain : celui de la lutte. Ce sont les luttes qui nous construisent. Sans elles nous n’aurions pas d’histoire, pas de langage, pas d’être. Elles peuvent naître partout, de chacun de nos actes : à nous de faire partie des millions d’hommes et de femmes qui, comme le disait le poète guyanais Martin Wyle Carter, ne dorment pas pour rêver, mais rêvent de changer le monde. »


Un essai essentiel pour comprendre la littérature africaine et ses enjeux.



Décoloniser l'esprit, Ngugi wa Thiong'o, La Fabrique

Désorientale de Négar Djavadi

COUP DE FOUDRE de la rentrée littéraire !

            Désorientale est un roman passionnant, envoûtant, frissonnant, ahurissant… Bref, une fois commencé, on ne peut plus le lâcher.

            Ce premier roman de Négar Djavadi nous conte l’histoire d’une famille iranienne. A partir du récit de la narratrice, nous traversons, telle une véritable saga, l’histoire de trois générations, principalement centrée autour des femmes de la famille. Quand le roman début, la narratrice est installée dans la salle d’attente d’une clinique. Afin de nous expliquer ce qui l’a amené ici à ce moment précis, elle nous raconte l’histoire de sa famille, à grands coups de digressions, flash-backs, et autres jeux temporels. Nous sommes emportés, tels des poupées de chiffons dans le grand tourbillon de l’Histoire, comme la famille Sadr elle-même.




            La force de ce récit passe par cette prise en charge du lecteur, que la narratrice prend par la main, lui faisant vivre avec violence son histoire, tout en ne l’oubliant pas sur le bord de la route (on notera avec plaisir les apostrophes de la narratrice à l’égard de son lecteur).

            Mais sa force est aussi contenue dans les thématiques développées tout au long du récit et qui forment des fils tracés dans le temps fictionnel et dans le temps de la lecture : l’histoire familiale et la prise d’une vie individuelle dans l’Histoire commune, le questionnement autour du statut de la femme, la question de l’intégration et de la désintégration, très à la dernière thématique : la quête identitaire de la narratrice.

La vie de la famille Sadr est constamment prise dans l’histoire de l’Iran. Les parents de la jeune Kimiâ, narratrice du roman, s’oppose violemment au pouvoir politique. A travers la famille, c’est un autre visage de l’Iran que Négar Djavadi nous fait découvrir. Elle connaît les préjugés du lecteur, puisqu’elle s’inspire de sa propre existence. Et c’est non sans humour qu’elle nous met devant nos clichés :

« Là, je peux lire l’étonnement dans vos yeux : les Iraniens connaissaient Columbo ?! Dites-vous qu’à partir du moment où les Etats-Unis mettent une main autoritaire sur la politique d’un pays, de l’autre ils lui fourguent toute sorte de produits militaires, industriels, culturels ou alimentaires. Ce n’est pas de la rigolade l’impérialisme ! » (p.103)

A travers ce genre de remarques, que l’on impute soit à la narratrice soit à l’auteur, le lecteur prend de la distance par rapport à ce qu’il croit savoir de l’Orient. Et découvre aussi, toutes les manigances occidentales qui ont aidé à plonger l’Iran dans son état actuel.

            Cette histoire est surtout une histoire de femmes. Car la narratrice donne la parole et raconte l’histoire des femmes de sa famille. De la grand-mère, Nour, à Kimiâ, en passant par la mère, et les sœurs, la narratrice questionne le statut de la femme dans la société iranienne, mais plus tard dans la société française. Ainsi, la maternité, qui est un des sujets centraux de cette réflexion, semble être un passage obligatoire pour toutes les femmes :


« A peine cette déduction a-t-elle traversé mon esprit que je songe à une réflexion de Sara au sujet d’un couple de voisins, les Hayavi, mariés de longue date, mais sans enfant. « Bien sûr que c’est lui qui est stérile. Si c’était elle, il aurait divorcé depuis longtemps ! » Voilà toute la condition de la femme iranienne esquissée en deux phrases. » (p.70).

            Mais très vite, une question se pose autour de cette question de la féminité. Car petit à petit, l’on découvre que la jeune narratrice se distingue de ses sœurs. Par ce que son père et sa grand-mère maternelle attendaient un garçon, Kimiâ se retrouve dans un entre-deux identitaires, entre fille et garçon. Un entre-deux originel, que la famille explique soit par la religion (la grand-mère paternelle meurt au moment de sa naissance et transforme le garçon à naître en une fille) ou socialement (le père ayant tellement envie d’un garçon éduque sa fille comme un homme).

« Personne ne sait comment élever l’entre-deux,  se dépatouiller avec l’à-peu-près. » (p.219).

            Cet entre-deux existentiel va se concrétiser davantage encore lorsque la famille, menacée par le pouvoir en place, se voit obliger de quitter l’Iran pour la France. Francophiles, il ne se sente pas totalement étranger. Le traitement de l’intégration m’a paru tout à fait juste, et souligne la difficulté de l’immigration, peu importe ce que l’on en dit :

« Cette cicatrice qui traverse mon vocabulaire est ma seule coquetterie, mon unique résistance face à, disons, mes efforts d’intégration. J’emploie cette expression par commodité, parce qu’elle vous parle, même si, biberonnée dès l’enfance à la culture française, je ne me sens pas concernée par le sens qu’elle véhicule. D’ailleurs puisque nous en parlons, je trouve qu’elle manque de sincérité et de franchise. Car pour s’intégrer à une culture, il faut, je vous le certifie, se désintégrer d’abord, du moins partiellement, de la sienne. Se désunir, se désagréger, se dissocier. Tous ceux qui appellent les immigrés à faire des « efforts d’intégration » n’osent pas les regarder en face pour leur demander de commencer par faire ces nécessaires « efforts de désintégration ». Ils exigent d’eux d’arriver en haut de la montagne sans passer par l’ascension. » (p.114).

« Croyez-moi, personne ne rate l’étranger. […] La langue est assurément le moyen le plus facile de le coincer de l’enserrer jusqu’à ce que sa façade de normalité acquise de longue lutte craquelle et pendouille sur son corps embarrassé. » (p.120).

            Ce roman est donc proprement captivant. Il nous découvre l’Histoire iranienne, ses traditions, ses conflits politiques. Mais j’ai apprécié que l’auteur ne se laisse pas aller au récit historique. Seules les notes (que le lecteur a la liberté de ne pas lire) s’inscrivent dans une approche historique. La famille Sadr traverse l’histoire, et c’est par ses yeux, ses gestes, ses engagements que nous appréhendons les conflits. Négar Djavadi a réussi à redonner vie à l’Histoire de son pays, pour nous faire comprendre ses ravages sur la vie des habitants.

            Un roman à ne surtout pas manquer !





Désorientale, Négar Djavadi, Liana Lévi






Bienvenue !

Bienvenue sur Le Livre-Métamorphose ! 



Chaque lecture nous métamorphose. Volonté de toujours aller plus loin vers l'autre, d'explorer l'intimité des personnages, comme on sonde l'humain, ou de s'interroger sur notre monde : voici mes motivations de lectrice. 
Mais que serait-ce, sans un partage ? Ce ne serait qu'un chemin, sans ramification, sans détour, qui irait se perdre.

Alors, je partagerai mes coups de cœur, coups de foudre avec le secret espoir qu'ils vous toucheront et qu'à votre tour vous ayez envie de faire part de vos lectures enthousiastes. 

Amis lecteurs, bon voyage!


Sélection du message

Bienvenue !

Bienvenue sur Le Livre-Métamorphose !  Chaque lecture nous métamorphose. Volonté de toujours aller plus loin vers l'autre, d'ex...